TU ES NÉE tu es née dans la violence après des manipulations mécaniques et chimiques on t'a sortie de tes eaux et empilée sur d'autres vous avez été compressées un liquide fangeux s'est écoulé de tous vos côtés vous avez été suspendues et laissées à sécher tu es née sur des divergences tes colles et tes fibres se sont figées ton corps s'est durci tu vis ta hauteur opposée à ta largeur ta face condamnée à ne jamais connaître ton dos tout le temps à plat gisante sur une surface ou retenue sur un mur tu es née pour porter nos ambivalences nos plaisirs et nos peurs nos projets et notre désespoir mon poème persillé de mots anciens de mots nouveaux ou un discours qui prétend avoir le dernier mot un hymne à l'amour ou un chant de guerre les plans d'un parc ou ceux d'un champ de bataille la liste des invités à une fête ou la liste des enfants morts dans un hôpital bombardé tu es née pour parler au-delà de nos silences pour raconter la création du monde ou celui de son apocalypse des histoires glauques parfois que même une encre de couleur ne peut pas faire oublier pour montrer l'esquisse fluide d'un nu sur un manille pourtant rugueux pour exposer le pâté d'encre de l'écolier de six ans qui ne trouvera en toi qu'un support sans empathie pour partager un calendrier de voyage ou les confessions d'un évadé pour faire connaître le programme d'un concert lumineux ou une politique qui fera taire les dissidents tu es née et parfois ta vie sera liée à celle des textes qui n'auraient pas été si tu n'avais pas été là parfois les mots sont aussi forts qu'une armée en pied parfois et l'auteur et l'écrit se terminent dans un autodafé tu es là près de mes doigts écorchés tu reposes singulière carrée je tâte ton épaisseur je regarde ton épair l'encre de tes imprimés sent bon le neuf une pointe d'encens trahit tes origines lointaines mes doigts souples et expérimentés ont tôt fait de briser ta géométrie sommaire des angles nouveaux apparaissent entre tes coins des formes nouvelles s'accumulent sur ta surface continue tu n'attends plus de recevoir une simple couche de signes pour commencer à parler tu es froissée on ne sait plus où se situent tes bords tu commences à signifier dans ta matière même libérée de la planitude plissée froncée gonflée renfoncée tu exploses dans une nouvelle complexité tes multiples couches révèlent des objets inattendus chapeaux fleurs oiseaux boîtes et quoi d'autre encor du bateau votif jusqu'au vaisseau spatial entre tes quatre côtés désormais se résument différents aspects de notre monde je t'ai prise une dernière fois sans vouloir te brusquer pli pli contrepli pli contrepli tu me regardes simple banderolle tu as séché mes pleurs je te suspends avec les autres que j'ai aimées plus tôt le vent se saisit de vos coins et la danse qui s'en suit est celle des esprits qui passent qui arrêtent un instant pour piquer une jasette avec avec les arbres Le 17 avril 2025