DANS UN MONDE TROP BRUYANT dans un monde trop bruyant j'ai décidé de ne plus parler parce que je n'entends plus le vent parce que je n'entends plus l'océan parce que je n'entends plus que des rumeurs assassines et l'écho de tes machines j'ai décidé de ne plus parler et refusé de répondre à ton appel et mon silence a retenti aussi fort que le cri d'une mère qui perd son enfant j'ai décidé de ne plus parler alors tu m'as enlevé la langue maternelle pour la remplacer par une étrangère pour que je parle white que je parle cash que je parle trash que je parle à demi mots pour exprimer des idées toutes faites que je parle dans des termes vagues pour émettre une opinion plastique et éphémère tu m'as enlevé la langue mais je vois encore et je te vois toujours dans tes habits neufs nu comme un empereur et je déshabille de mon regard les rejetons de ton existence illégitime je te regarde avec des yeux teintés d'un profond mépris mes yeux que tu crèves trop tard parce qu'ils ont déjà vu le blé danser au soleil parce qu'ils ont déjà vu des étoiles si loin qu'elles ne sont déjà plus je ne les vois plus mais j'entends encore le craquement de ton coeur desséché j'entends encore le pas des bottines qui sont à pied d'oeuvre pour construire tes châteaux pour détruire villes et forêts j'entends très bien le cran de ton fusil je sais toujours quand partira ta balle et de ta pique tu perces alors mes tympans mais trop tard parce qu'ils ont pu vibrer aux musiques les plus douces aux ronrons les plus chauds je n'entends plus mais je cours encore je cours en tournant sur moi-même je danse tout autour de la place et un cortège emboîte mon pas dans une farandole implacable qui remonte les rues à contre-courant je cours et bientôt tes sbires m'ont rejoint pour me scier les jambes mais il est trop tard parce que mon parcours a laissé une trace sinueuse dans un monde quadrillé je ne tiens plus debout mais il me reste encore l'honneur que je brandis sur le bout d'un doigt à la barbe de tes laquais qui ont tôt fait de s'en emparer ils ont pris mes deux mains et les ont plaquées sur le bord d'une table et m'ont coupé les doigts un à un comme on fait pour un musicien rebelle mais il est trop tard mes mains ont déjà donné caresse elles ont déjà tout dessiné et tout écrit avec les mots les plus fous j'ai alors levé mes bras ensanglantés et tout un peuple a entonné un hymne à l'amour composé un jour au lever du soleil c'est alors que tu les as submergés avec tes conteneurs pleins de bonheurs préfabriqués de marinades insipides de vêtements mal cousus c'est alors que tes chars les ont écrasés maintenant je suis seul mais il me reste encore l'esprit alors toi tu entres dans ma maison et tu m'arraches le pays c'est tout ce qui me gardait encore en vie dans un monde trop bruyant j'ai ouvert les ailes et me suis envolé en silence Le 9 janvier 2024