DÉTAILS Souviens-toi des longues marches que nous faisions. Nous passions de boulevards en ruelles, nous trouvions passion à traverser des fleuves d'asphalte après l'éternité d'un feu rouge. Une fois, tu m'as jeté un regard, tu m'as pris la main, tu es venue effleurer mes lèvres. Rappelle-toi : c'est la fois où une goutte d'eau a plu sur nous. Rappelle-toi cette fois encore où nous nous sommes arrêtés en silence. Devant cette maison, il poussait un brin d'herbe. Rappelle-toi cette fois aussi où sous nos pieds a roulé un caillou. Une étincelle a jailli quand j'ai poussé la ferraille. Un petit pois cru a chu d'une poubelle renversée. Rappelle-toi cette fois enfin où le vent nous a donné une feuille morte. Tu as reçu un grain de sable dans l'oeil. Il était 21h et le ciel venait d'allumer sa première étoile. Je m'attarde aux détails et j'aime conserver les choses inutiles. Tu ne seras donc pas surprise que j'aie encore toutes ces choses en ma possession. Voilà, c'est pour toi. Je te donne cette étoile. Elle t'ouvre le ciel et déplace des galaxies entières hier déjà et depuis partout. Je te donne le grain de sable. Il te fait venir la mer, la fait monter, la fait descendre, la démonte aussi... Je te donne la feuille morte. De cette feuille morte, une forêt se met à pousser, s'étendant sur toute une contrée, une forêt de bois dur, des arbres de temps de bois mature. Je te donne le petit pois. Bien apprêté et arrosé de vin doux centenaire, il devient un festin digne d'une noce royale. Je te donne l'étincelle. Elle te chauffe comme mille soleils. Elle est un million de chandelles pour t'éclairer. Elle est un volcan gigantesque qui embrase tout un pays. Je te donne le caillou. C'est pour bâtir un mur interminable, un château qui tiendra des siècles, une ville entière pour t'y rencontrer à tous les coins de rue. Je te donne le brin d'herbe. C'est un orchestre symphonique qui joue entre tes deux pouces. Je te donne le silence avec. Il est devenu un thème envoûtant sur lequel j'écris des variations à l'infini. Je te rends ton regard. Depuis le temps, des foules entières ont levé les yeux sur nous. Je te tiens toujours par la main. Viens que je te porte dans mes bras jusqu'au bout du tour du monde. Je t'ouvre encore ma bouche. Et nous mêlons nos nudités jusqu'à treize jours et treize nuits d'affilée. Je te donne enfin la goutte d'eau. J'y ai déjà pleuré toute la tristesse de l'Histoire. Fais attention de ne pas la renverser : elle engloutirait des chaînes de montagnes. Fais-la pleuvoir à nouveau pour que s'y recrée la vie entière. (pour Ginette) juin 2005